Amortissements dérogatoires : quand et comment les constater

Mis à jour le 27 septembre 2026

L'amortissement dérogatoire est l'un des rares endroits où la comptabilité accepte d'enregistrer une écriture qui n'a aucune justification économique. C'est déroutant la première fois qu'on le rencontre, et c'est pourtant parfaitement logique : il sert à réconcilier deux règles qui ne disent pas la même chose. Voici le mécanisme, les cas où il s'applique réellement, et la question qu'un dirigeant devrait poser avant de l'utiliser.

1. Le problème que l'amortissement dérogatoire résout

La règle comptable est claire : un actif s'amortit sur sa durée réelle d'utilisation, selon le rythme de consommation de ses avantages économiques. C'est le principe posé par le plan comptable et rappelé dans notre guide sur les immobilisations et amortissements.

La règle fiscale poursuit un autre but. Le législateur autorise parfois — ou impose — un rythme d'amortissement différent, plus rapide, pour des raisons d'incitation à l'investissement. Quand les deux divergent, le comptable se trouve devant une alternative inconfortable : respecter la règle comptable et perdre l'avantage fiscal, ou suivre la règle fiscale et fausser l'image de l'actif au bilan.

L'amortissement dérogatoire tranche : on amortit l'actif selon la règle comptable, et l'on enregistre séparément l'excédent fiscal dans un compte de provisions réglementées, le compte 145. L'actif reste correctement évalué, et l'avantage fiscal est préservé.

Le compte 145 n'est pas un amortissement. Malgré son nom, il figure au passif, parmi les capitaux propres, dans les provisions réglementées. Il ne diminue pas la valeur nette de l'immobilisation à l'actif. C'est un poste purement fiscal, qui se dénoue intégralement sur la durée de vie du bien.

2. Les cas qui le déclenchent en pratique

Trois situations couvrent l'essentiel des cas rencontrés en TPE et PME.

L'amortissement dégressif. C'est le cas le plus fréquent. Le régime dégressif, prévu à l'article 39 A du code général des impôts, permet d'amortir plus vite en début de vie du bien en appliquant un coefficient au taux linéaire :

Durée normale d'utilisationCoefficient
3 ou 4 ans1,25
5 ou 6 ans1,75
Plus de 6 ans2,25

Si l'usure réelle du bien est linéaire — ce qui est le cas de la plupart des matériels — l'annuité dégressive des premiers exercices dépasse l'annuité comptable. L'écart passe en dérogatoire. Deux particularités à connaître : le point de départ du dégressif est le premier jour du mois d'acquisition, et non la date de mise en service retenue pour le linéaire ; et lorsque l'annuité dégressive devient inférieure au montant qui resterait à répartir linéairement sur la durée restante, on bascule sur le linéaire pour la fin de la période.

Les amortissements exceptionnels. Certains dispositifs autorisent un amortissement accéléré, parfois sur douze mois, pour des catégories d'investissements que le législateur veut encourager. Le rythme fiscal n'a alors plus aucun rapport avec la durée d'utilisation, et la totalité de l'écart est dérogatoire.

Les divergences de durée. Lorsque la durée d'usage admise fiscalement est plus courte que la durée réelle d'utilisation retenue en comptabilité, l'écart annuel constitue également un amortissement dérogatoire.

3. Les écritures, dans les deux sens

Le mécanisme se déroule en deux phases, et la seconde est celle qu'on oublie.

Phase de dotation, tant que le fiscal excède le comptable :

Phase de reprise, lorsque le rapport s'inverse : l'amortissement comptable devient supérieur à l'annuité fiscale, et le compte 145 est repris par le crédit d'un compte de reprise sur amortissements dérogatoires (subdivision du compte 787).

Le solde du compte 145 revient nécessairement à zéro à la fin de la vie du bien, ou lors de sa sortie de l'actif. C'est le meilleur test de cohérence du dossier : un compte 145 qui ne se dénoue pas signale un tableau d'amortissement abandonné en route. En cas de cession avant le terme, le solde résiduel est repris sur l'exercice de sortie — un point à vérifier dans le calcul de la plus-value professionnelle.

Un mot sur la présentation. Depuis l'entrée en vigueur du nouveau plan comptable, ces dotations et reprises ne relèvent plus d'un résultat exceptionnel distinct : elles s'inscrivent dans la nouvelle architecture du compte de résultat, que nous détaillons dans notre guide sur la fin du résultat exceptionnel. Leur nature reste inchangée, leur lecture dans les états financiers, elle, a évolué.

4. L'effet réel : un décalage, pas un gain

C'est le point que les tableaux comparatifs présentent mal. L'amortissement dérogatoire ne réduit pas l'impôt total payé sur la durée de vie du bien : il le décale. Le total des annuités déduites est identique, seule leur répartition change. Ce qui se gagne les premières années se perd les dernières.

Ce décalage a néanmoins une valeur réelle dans trois configurations :

À l'inverse, il est contre-productif pour une entreprise en déficit : accroître un déficit reportable ne procure aucune économie immédiate et consomme de la capacité d'amortissement qui aurait servi plus utilement à un exercice bénéficiaire. Le dérogatoire alourdit aussi la lecture des capitaux propres, un point à surveiller lorsque des covenants bancaires s'y réfèrent, ou en cas de capitaux propres devenus inférieurs à la moitié du capital.

En résumé

L'amortissement dérogatoire est un outil de présentation, pas un avantage fiscal en soi. Il permet de tenir les deux exigences à la fois : un actif correctement évalué au bilan, un rythme de déduction conforme à ce que la fiscalité autorise. La bonne question n'est donc pas « comment le comptabiliser » — le schéma est mécanique — mais « l'accélération sert-elle ma situation cette année ». Pour une entreprise bénéficiaire en phase d'investissement, souvent oui. Pour une entreprise en perte, presque jamais.

Ce guide est informatif et ne remplace pas l'examen de votre situation. Chez ExpertComptable.ai, le choix du mode d'amortissement, la tenue des tableaux et le suivi du dénouement des provisions réglementées sont pris en charge dans la mission, signée par un cabinet inscrit à l'Ordre des experts-comptables. Voir les tarifs ou estimer votre budget.

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